Eugène Millet, Restauration du château de Saint-Germain-en-Laye
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Avant-projets, 10 planches aquarellées et un tirage de Henri Le Secq, 1855 (F° O 82)
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Ancienne résidence royale, le château de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) a connu plusieurs affectations après l’installation définitive de Louis XIV à Versailles. Demeure du roi Jacques II Stuart et de sa cour en exil à la fin du 17e siècle, école de cavalerie sous l’Empire, puis caserne et enfin pénitencier militaire à partir de 1836, le château était en piteux état au milieu du 19e siècle. Il fut finalement sauvé de la destruction par Napoléon III qui, après y avoir reçu la reine Victoria, choisit d’y installer un musée d’archéologie. D’importants travaux de restauration et de consolidation précédèrent l’ouverture du musée en 1862. Dès 1855, l’empereur attacha à l’édifice l’architecte Eugène Millet (1819-1879), élève et proche collaborateur de Viollet-le-Duc. La bibliothèque de la MPP conserve les premiers projets réalisés par l’architecte en vue de cette restauration.
Le 25 septembre 1855, Eugène Millet adressa au ministère d’État un rapport illustré de dix planches aquarellées, qui retrace l’histoire architecturale du château1. Conçu sous le règne de François Ier sur les fondations d’un édifice remontant à Charles V, le château englobe une chapelle remontant à la première moitié du 13e siècle. Choisi par Louis XIV comme résidence principale durant la première partie de son règne, le Château-Vieux, trop étroit, fut l’objet d’importants travaux d’agrandissement. Sous la houlette de l’architecte Jules Hardouin-Mansart (1649-1708), cinq gros pavillons d’angle furent construits. Mais, après l’installation de Louis XIV à Versailles en 1682, les travaux demeurèrent inachevés. Eugène Millet jugeait sévèrement ces « pavillons bizarres de l’architecte Mansard (sic) », tels qu’ils apparaissent en élévation sur les planches 3 et 4 accompagnant son rapport : « Ces adjonctions ne présentent pas le caractère architectural et monumental des constructions du 17e siècle et l’architecte dut se contenter de donner l’ordre de copier tant bien que mal les dispositions de François Ier. De nombreuses parties de ces pavillons sont inachevées […] ; des étages entiers n’ont pas d’escaliers ou ne sont desservis que par des espèces d’échelles éclairées par des châssis du comble. Les parties en surélévation qui flanquent les pavillons ont été laissées par le constructeur dans un état vraiment déplorable et ici l’architecture de Louis XIV n’est presque toujours qu’un placage mensonger qui recouvre les vieux murs de la construction primitive. »
Dans son avant-projet, Millet proposait deux solutions : conserver le château avec ses adjonctions en consolidant et restaurant les parties existantes (planches 1 et 2) ; ou revenir à un état plus ancien, en supprimant les pavillons de Mansart et en restaurant en plan et en élévation le château d’origine conçu sous François Ier (planches 5 à 10). « Le véritable château royal de Saint-Germain, aussi bien celui habité pendant les 16e et 17e siècles que celui habité par le roi Louis XIV lui-même, est assurément celui élevé par François Ier et nous ne pouvions, ce nous semble, ayant eu l’honneur d’être chargé par Votre Excellence d’étudier cette résidence, négliger de faire quelques recherches à l’égard de la vieille construction et à titre seulement de renseignement historique. Dans ce but, nous avons retracé d’après l’édifice et d’après d’anciens dessins le château érigé à l’époque de la Renaissance. »
La nouvelle affectation du château n’étant pas encore actée, Millet envisageait deux destinations potentielles dans ses avant-projets. Décrite dans les planches 1 et 5, la première est celle d’un musée « de fragments, lesquels pourraient être classés et rangés dans les diverses salles. Le château de Saint-Germain étant largement ouvert dans ses parois verticales, il serait assez difficile d’en faire un musée destiné à des tableaux ». Les planches 2 et 6 introduisent une variante, car Millet proposait d’aménager trois des cinq corps de bâtiments en un asile pour veuves d’officiers, tout en affectant le corps de logis situé à l’entrée du château au musée : « Chaque logement occuperait une surface de environ 70 mètres superficiels. Nous avons pensé devoir établir tous ces logements vers l’extérieur du château et vers les jardins. Le service de ces habitations serait fait par une galerie ou couloir pourtournant la cour et qui permettrait d’aérer et de ventiler tous les logements avec la plus grande facilité. L’entresol et le 1er étage du bâtiment occidental seraient affectés au musée et cette collection pourrait disposer en conséquence d’une surface horizontale (ou de plancher) d’environ 900 mètres superficiels. De la sorte, l’on pourrait trouver, en outre du musée, 60 logements et environ 10 chambres de domestiques qui seraient réparties dans les divers étages de l’établissement ».
La distribution des pièces et le nombre de logements sont similaires dans les plans conservant les pavillons de Mansart et ceux reprenant la disposition primitive. Plans à l’appui, Millet chercha à démontrer le caractère illusoire des travaux d’agrandissement menés sous le règne de Louis XIV. Dans cet avant-projet se lisent déjà les grandes orientations du projet définitif arrêté en 1862 : restituer le château dans son état Renaissance en occultant les adjonctions postérieures jugées incompatibles avec le projet d’origine. En 1861, la Commission des Monuments historiques soutint quasiment à l’unanimité le parti retenu par Eugène Millet2. Pour les membres de la Commission, la destruction de ces pavillons ne dépendait pas de seules considérations esthétiques ou pratiques : elle s’inscrivait au contraire dans une approche archéologique rétablissant le caractère originel d’un édifice, fleuron architectural de la première Renaissance française.
Témoignant de la pensée d’une époque, ces dessins sont précieux pour comprendre et retracer la genèse du projet de restauration du château. Ils documentent également l’état du monument au milieu du 19e siècle, juste après la désaffectation du pénitencier militaire. Restitué par les planches 3 et 4 (façades ouest et nord), l’aspect du château avant restauration est également connu par les photographies de Henri Lesecq (1818-1882), prises à partir de 1850. Une vue de la cour intérieure datée de juillet 1855 sert d’ailleurs de prélude aux dessins de Millet. Jusqu’à leur achèvement en 1907, les travaux de restauration du château furent couverts par plusieurs campagnes photographiques.
1 Eugène Millet, « Rapport adressé à Son Excellence monsieur le ministre d’État et concernant le château de Saint-Germain-en-Laye ». Conservé aux Archives nationales (F/21/1639), ce rapport est accessible en ligne sur le site consacré aux archives du musée d'Archéologie nationale - domaine national de Saint-Germain-en-Laye : http://archives.musee-archeologienationale.fr/index.php/f06ob.
2 Procès-verbal du 28 mars 1862 : http://elec.enc.sorbonne.fr/monumentshistoriques/Annees/1862.html
Pour aller plus loin, parmi les collections de la bibliothèque
Études et dessins d’Eugène Millet
- Eugène Millet, Château de Saint-Germain-en-Laye : études sur la chapelle, 15 planches aquarellées, 1856-1862 (F° O 81).
- Eugène Millet et Antoine-Paul Selmersheim, Monographie de la restauration du château de Saint-Germain-en-Laye d'après les projets et les détails d'exécution tracés par feu Eugène Millet, Paris, Silvestre & Cie, [1892], 17 p.-C f. de pl. (F° U 44).
- Claude Sauvageot, Palais, châteaux, hôtels et maisons de France du XVe au XVIIIe siècle, t. 2, Paris, A. Morel, 1867, 114 p.-64 f. de pl. : notice sur le château de Saint-Germain-en-Laye p. 75, pl. I-XVII (F° Z 122 [2]).
Histoire du château de Saint-Germain-en-Laye
a) Périodiques
- Antiquités nationales, Saint-Germain-en-Laye, Musée des Antiquités nationales / Société des Amis du Musée et du château de Saint-Germain-en-Laye, 1969- (P4° PI 63 [mezzanine]).
- Bulletin des Amis du vieux Saint-Germain, Saint-Germain-en-Layen Société des Amis du vieux Saint-Germain, 1925-
b) Monographies
- La Cour des Stuarts à Saint-Germain-en-Laye au temps de Louis XIV, catalogue d’exposition, Saint-Germain-en-Laye, Musée des Antiquités nationales, 13 février-27 avril 1992), Paris, Réunion des Musées nationaux, 1992, 237 p. (8° 7286).
- H. et G. Daumet, Le Château de Saint-Germain-en-Laye, Paris, C. Schmid, 1905, 37 p.-CXII f. de pl. (4°BR 3765).
- Étienne Desforges, Notice historique sur le château de Saint-Germain-en-Laye, suivie d'un guide du musée, Versailles, H. Lebon, 1883, VIII-228 p. (8° 3051).
- Georges Houdard, Les Châteaux royaux de Saint-Germain-en-Laye 1124-1789. Étude historique d'après des documents inédits, recueillis aux Archives nationales et à la Bibliothèque nationale, Saint-Germain-en-Laye, M. Mirvault, 1909-1911, 2 vol., XVI-264-45, 272-63 p. (4° 762 [1-2]).
Artistes
Eugène Millet, né à Paris le 21 mai 1819, mort à Cannes le 20 février 1879
Architecte attaché à la Commission des monuments historiques (1849-1879) ; Architecte diocésain (1848-1879) ; Inspecteur général des édifices diocésains (1875-1879)
École des Beaux-arts, élève de Labrouste et Viollet-le-Duc, Eugène-Louis Millet en sortit diplômé en 1837.
En 1847, il est appelé par Eugène Viollet-le-Duc pour le seconder dans ses travaux et en devient l'adjoint. L'année suivante, il devient architecte diocésain pour les cathédrales de Châlons et de Troyes. Pour cette dernière, il dut reprendre en sous-œuvre l'ensemble du sol du chœur bâti sur un sol précaire.
En 1849, il est nommé architecte attaché à la Commission des Monuments historiques pour laquelle, il exécute successivement les restauration des églises de Souvigny, de Saint-Menoux et d'Ebreuil (Allier), de Bois-sainte-Marie, de Paray-le-Monial et de Châteauneuf (Saône-et-Loire), de Notre-Dame de Melun et de Saint-Quiriace de Provins (Seine-et-Marne), des églises de Boulogne (Seine) et de Mareil-Marly (Seine-et-Oise) où il acheva le chœur et la chapelle de la Vierge.
En 1855, il est nommé architecte de Saint-Germain-en-Laye par Napoléon III où il s'attacha à rendre à l'édifice son aspect Renaissance en éliminant les ajoûts postérieurs dus à Mansart. Cette restauration de longue haleine lui valut d'être promu au grade d'Officier de la Légion d'Honneur
En 1857, il succèdes à Lassus, décédé, à la cathédrale de Moulins où il créa, selon J-J. Lisch, une nef et une façade de grand style
Le 6 août 1863, il est nommé membre de la Commission des Monuments historiques en remplacement de Caristie.
En 1872, en accord avec la Ville de Paris, il sera désigné pour diriger les travaux de restauration de Saint-Pierre de Montmartre.
Enfin, en 1874, il est appelé à succéder à Eugène Viollet-le-Duc, démissionnaire, dans la direction des travaux de restauration de la cathédrale de Reims et devient inspecteur général des édifices diocésains en lieu et place d'Henri Labrouste, son professeur.
Il est également l'auteur de plusieurs bâtiments dont l'hospice de Greffulhe, l'église de Maisons-sur-Seine et le nouvel évêché de Châlons-en-Champagne
Il meurt de maladie à Cannes en 1879. Son corps est rapatrié à Saint-Germain-en*-Laye où son tombeau sera la dernière œuvre d'Eugène Viollet-le-Duc.
Documentation
Aquarelle et encre de Chine
Origine et date
1855