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Nadar, une signature pour illustres et anonymes (1855-1939)

Félix Tournachon dit Nadar
Félix Tournachon dit Nadar

De Tournachon à Nadar

En 1837, au décès de son père à Lyon, Félix Tournachon (1820-1910) fut obligé de gagner sa vie pour entretenir sa mère et son frère Adrien (1825-1903). Il entama une carrière de journaliste et de critique théâtral au Journal du Commerce et des Théâtres de Lyon. Le jeune homme de 18 ans signait alors de son patronyme de naissance. Le surnom « Nadar » lui fut donné par des camarades vers la même époque. Ils suivaient en cela la mode du début du 19e siècle qui ajoutait le suffixe argotique « ard » aux noms communs. Lors de son installation à Paris,Félix Tournachon devint officiellement Félix Nadar. Ce changement de signature fut sans doute induit par une remarque désobligeanteparue dans la notice qui lui fut consacréeen 1841 dans la Biographie des journalistes et des journaux de Paris et de la province : « Tournachon fait des comptes rendus de la police correctionnelle. M. Tournachon devrait bien prendre un nom plus présentableI ».À cause ou grâce à cette perfidie, Nadar était né.

Félix Tournachon dit Nadar
Félix Tournachon dit Nadar

Le Panthéon Nadar et les prémices du portrait

De 1846 à 1865, Félix Nadar se lança dans la caricature pour la presse. En 1847, Le Journal du Dimanche lui passa commande de cent portraits-charges accompagnés d’une biographie, qu’il publia sous le titre Galerie des Gens de Lettres. Dans la même lignée, Le Journal pour rire publia en 1852 La Lanterne magique des Auteurs et Journalistes que Félix réalisa de concert avec le poète Théodore de Banville (1823-1891).La même année, L’Éclair diffusa le Nadar Jury, caricatures des artistes et des œuvres présents au Salon. À l’automne, l’idée d’un « panthéon » regroupant l’ensemble des gens illustres de son temps germa dans l’esprit de Nadar.
Dans ce projet, Nadar voulait« transfigurer en comicalities ces centaines de visages divers en conservant à chacun l’imméconnaissable ressemblance physique des traits, l’allure personnelle – et le caractère, c’est-à-dire la ressemblance morale, intellectuelle ». Il envisageait quatre feuillets lithographiés présentant chacun un serpent de mille personnages triés parmi les « gens de lettres, auteurs dramatiques, peintres et sculpteurs, musiciens »réputés. Devant l’immensité de la tâche et la longueur des poses, la photographie attira son attention. En 1853, il envoya son frère Adrien (ill. na240_01893)apprendre le métier auprès de Gustave Le Gray (1820-1884). Lui-même se forma auprès de Camille d’Arnaud et acquit du matériel bon marché : la photographie venait d’entrer dans sa vie.

Carricature de Jacques Offenbach par Nadar
Carricature de Jacques Offenbach par Nadar

1855 : ouverture de l’Atelier Nadar

En 1855, Félix Nadar se lança dans la photographie comme moyen à part entière de gagner sa vie en ouvrant un atelier de portraits. Aux grandes figures du monde artistique s’ajoutèrent les bourgeois et notables désireux de posséder un portrait signé par cette maison réputée.
« Qui ne connait pas Nadar ? Qui n’est pas son ami ? Un jour on vous a présenté à lui, il vous a immédiatement embrassé ; le lendemain il vous tutoyait, le troisième jour il faisait votre portrait […] gratis, pour le plaisir de vous être agréable », s’amusait Charles Philipon (1800-1862), créateur du Journal amusant, dans le numéro du 28 septembre 1861.Les techniques de prise de vues, selon Félix, servaient à déceler l’individu, l’âme, l’idée que le photographe se faisait de la personne qu’il avait en face de lui, ainsi que le relate également Philipon : « Nadar déploie son habileté à choisir votre pose, arranger vos vêtements, vous placer dans un jour convenable, et saisir le côté de votre physionomie qui donnera un portrait plus ressemblant ».
Loin de suivre le modèle établi par les autres ateliers photographiques qui jouaient sur l’usage de décors et d’artifices, il opta pour une sobriété extrême afin de concentrer le cliché sur le sujet lui-même. Seul le jeu de la lumière, maîtrisé et ciblé, devait servir à dévoiler, au-delà des apparences, la personnalité du photographié.

Atelier Nadar rue d’Anjou
Atelier Nadar rue d’Anjou

1895-1939 : Paul Nadar à la tête de l’Atelier

C’est en 1870, sous la Commune, que Paul Nadar (1856-1939) rejoignit l’atelier paternel. Sa formation y fut assurée, à partir de 1873, par Walter Damry (1833-1911), photographe belge installé à Liège, assistant de Félix entre avril 1873 et mars 1874. À partir de 1876, après son service militaire, Paul Nadar s’investit totalement dans tous les domaines de l’atelier, de l’accueil des clients à la prise de vues. À partir de 1880 et jusqu’à la fin de sa carrière, il remporta régulièrement des prix d’excellence, témoignages de son intérêt pour la photographie dont il chercha à améliorer les techniques et l’approche.
Lorsque ses parents partirent en Italie en septembre 1886, Félix lui confia la gérance de l’atelier. Celle-ci se prolongea à cause de l’hémiplégie qui frappa Ernestine (ill. na235_01208a : Ernestine Tournachon, 1855-1877), l’épouse de Félix, en 1887, ce dernier devant s’occuper d’elle à temps plein. Paul y marqua son empreinte en le spécialisant dans le portrait d’artistes lyriques. Entre 1898 et 1914, il occupa en effet le poste de photographe officiel de l’Opéra de Paris.
L’arrivée de Paul Nadar dans l’atelier paternel ouvrit une nouvelle ère et fit évoluer le portrait dans sa représentation. Fanatique de théâtre dans lequel il baignait depuis son enfance, Paul adapta l’idée du portrait à ce milieu spécifique. S’il maintint les préceptes paternels pour les portraits privés, il s’en éloignait quand l’acteur posait pour un rôle. L’individu s’effaçait alors au profit du personnage, donnant l’occasion au photographe de jouer les metteurs en scène.

Paul Nadar en 1883
Paul Nadar en 1883

Dans les clichés de plateau où il fallait donner à comprendre un ensemble, la gestuelle était reine. Les techniques du mime et de la pantomime apportaient à l’image le sous-titrage nécessaire à sa compréhension.

En 1936, Paul Nadar se rapprocha du ministère des Beaux-Arts pour une donation de son fonds d’atelier, fort de milliers de négatifs et de tirages. À sa disparition en septembre 1939, des suites d’une longue maladie, l’atelier fut repris par sa fille Marthe. Née en 1912, des amours illégitimes entre Paul et Marie Anne Parquet, gouvernante de la famille, Marthe fut reconnue par son père en 1920 après le divorce de celui-ci d’avec Marie Degrandi. Se dédiant dans un premier temps à une carrière de peintre, l’héritière Nadar rejoignit l’atelier à partir des années 1930. Comme son père avant elle, elle y apprit le métier de A à Z avant d’en prendre la tête en 1939. La signature Nadar poursuivit ainsi sa longue route jusqu’à la disparition prématurée de Marthe, en 1948.
Poursuivant la procédure engagée par Paul Nadar, Marthe légua le fonds de l’atelier à l’État, qui en fit l’acquisition définitive le 4 janvier 1950, certainement sous l’égide d’Anne Nadar, épouse de Paul et mère de Marthe. Environ 250 000 négatifs rejoignirent alors les Archives photographiques. Classés Monument historique en 1992, ils ont intégré la MPP lors de la création de l’établissement en 1996. Actuellement, plus de 28 000 de ces clichés sont visibles en ligne sur la base Mémoire de la MPP, accessible par la Plateforme ouverte du patrimoine (POP). 13 000 d’entre eux concernent le monde du spectacle.