Les Autochromes de la SPA
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« Le propre des grandes énigmes posées par l'histoire est de devenir plus obscures en devenant plus éclairées. »
Thierry Maulnier
Les plaques photographiques en couleurs produites durant la Première Guerre mondiale par la Section photographique de l’armée (SPA) n’appartiennent pas à la grande histoire. Elles sont même marginales dans le projet de grande ampleur d’enregistrement et de collecte mené par la SPA : 1 341 inscriptions aux livres d’entrée sur les 178 458 photos inventoriées, soit 0,7 %. Toutefois, ces plaques appartiennent aux premiers corpus valorisés par les institutions propriétaires et sont parmi les plus montrés. La couleur séduit.
Il est connu que des Autochromes proches réalisées par des mêmes photographes de l’armée sont aujourd’hui conservées par l’Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense (ECPAD) et par la Médiathèque du patrimoine et de la photographie (MPP), la collection de cette dernière étant peut-être plus orientée sur les beaux-arts et les monuments historiques. Il est également connu que des plaques similaires à ces deux ensembles se trouvent au musée départemental Albert-Kahn (Hauts-de-Seine), lieu de conservation à la fois des jardins et des Archives de la Planète (AdlP), collections du banquier-mécène (1860-1940) qui a donné son nom au musée. Il est écrit de manière synthétique que l’armée et Albert Kahn s’associèrent en 1917-1918 dans un arrangement peu formalisé, chacun disposant d’un jeu de plaques, ce dernier en conservant au final un peu plus. Il est possible de s’en tenir à ces propos ou de progresser plus avant, au risque de devenir plus obscur à force de tenter d’expliquer et d’éclairer. Mais tout l’intérêt est là.
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La présente visite guidée vise à recentrer le propos du point de vue de la SPA et à restituer par l’image les différents ensembles inventoriés à l’époque, en PDF téléchargeables, dans une démarche de récolement centennal inter-institutions. Sauf exceptions, les plaques étaient, à l’origine, inscrites dans le flux photographique noir et blanc des livres d’entrée de la SPA, 17 au total à la fin de la guerre. Contrairement aux AdlP, où l’inventaire se construisait fidèle à l’ordre des prises de vue des opérateurs, les archivistes de la SPA réorganisaient les plaques en thématiques, dans des suites logiques favorables à leur monstration. Autre différence majeure avec Kahn, les plaques de l’armée sont – selon le vocabulaire de l’époque – « terminées », c’est-à-dire entièrement traitées, retouchées si nécessaire, montées avec un verre de doublage et numérotées. Elles étaient prêtes à être projetées. L’armée était le donneur d’ordre prioritaire à satisfaire, qui prenait des plaques finies et de qualité. Celles de Kahn sont majoritairement non terminées, une part restée avant les derniers apprêts, une autre entre le bain d’inversion et le second révélateur, laissée dans leur aspect technique intermédiaire jaune laiteux. Les terminer n’était pas l’objectif et les moyens mis dans le laboratoire insuffisants à cet égard. Les plaques des autochromistes Paul Castelnau et Fernand Cuville prises en 1917 n’y sont terminées qu’à 38 % ; cela semblait suffisant et déjà supérieur à la moyenne générale des AdlP, avec, à l’époque, la perspective de pouvoir les traiter ultérieurement – ce qui n’est aujourd’hui plus possible. On observe néanmoins de fortes disparités : le reportage en Alsace, terre natale d’Albert Kahn, est terminé à 83 %. Ces nuances techniques porteuses de sens sont peu clairement affichées sur les bases en ligne du musée Albert-Kahn, celles-ci donnant priorité à la lecture d’images à la qualité unifiée. Dans la présente étude, les plaques jaunes laiteuses apparaissent ainsi après application d’un filtre informatique dégradant. Des statistiques de répartition par institution clôturent chaque diaporama, complétées, pour Kahn, de données de traitement ; les ambigües plaques « ATT » y sont regroupées avec les « AT » sous la dénomination « Non terminées ».
À l’instar de la base Images Défense de l’ECPAD, les notices sur la base POP Mémoire du ministère de la Culture intègrent désormais les légendes d’époque et les renvois vers les doubles (voire multiples) conservés au musée Albert-Kahn. À la MPP, les références des plaques s’appuient, non pas sur la numérotation (fédératrice) de la SPA, mais sur celle des opérateurs, chacun étant identifié dans le nommage par un préfixe. Ce choix remontant aux années 1980 est conservé : « CA » pour Paul Castelnau (opérateur CA), « CVL » pour Fernand Cuville (opérateur B), « ASC » pour Albert Samama-Chikli (opérateur L) et « AUB » pour Isidore Aubert (opérateur Z5). On note une liberté prise par rapport aux lettres code des opérateurs de la SPA et à la numérotation d’origine. Par ailleurs, les plaques des « petits » autochromistes – hors Castelnau et Cuville – étaient alors regroupées dans une série spécifique codée oméga (« ω »).
À l’ECPAD, les références des plaques ont un unique préfixe « AUL » (pour Autochromes Lumière) qui révèle un invraisemblable parcours. Des Autochromes de la SPA ressurgirent d’un ensemble attribué à Jean-Baptiste Tournassoud (1866-1951), donné à l’ECPAD en 1973 par sa petite-fille, la chanteuse Mick Micheyl. Militaire de carrière et photographe, Tournassoud fut le dernier directeur en 1918-1919 d’une SPA en voie de dissolution, alors Service photographique et cinématographique de guerre (SPCG). Il emprunta ou s’arrogea des Autochromes de l’armée : les plaques grand format inventoriées plus la moitié de celles de Samama-Chikli, non inventoriées, toutes celles de la mission Verdun, des boîtes entières de Reims, d’Alsace, et quelques plaques choisies de la mission à la frontière franco-belge. Tournassoud (ou ses descendants) mélangea ses plaques à celles de la SPA et recota l’ensemble en une série unique AUL, marque d’une appropriation et d’un effacement. Alors à la tête du Service, il affirmait sa démarche de collectionneur dans ses activités de valorisation1. Si le nouvel ordre avait un aspect aléatoire, il indiquait tout de même des lacunes d’une centaine de plaques ; « indiquait », au passé, car l’ECPAD procéda à une concaténation de la cotation, comblant les vides. Deux inventaires « AUL » se superposent donc, celui de Tournassoud et celui revu par l’ECPAD, aujourd’hui communiqué. La logique a été recouvrée a posteriori par les équipes successives de l’ECPAD, lancées dans une patiente enquête de réattribution.
Quatre numérotations d’époque, plus trois créée par la MPP, plus deux à l’ECPAD, plus celle du musée Albert-Kahn, ce ne sont pas moins de dix systèmes de cotation qui se superposent et se croisent, réclamant une certaine souplesse de l’esprit pour l’archiviste ou le chercheur. Dans le présent travail, les cotes d’époque sont privilégiées, celles de la SPA mises en avant.
Le corpus d’Autochromes de l’armée reste depuis 1919 divisé, réparti aujourd’hui entre deux services de l’État : la MPP et l’ECPAD. Une grande majorité des plaques est bien présente et traçable. 130 plaques inventoriées autrefois par la SPA manquent toujours dont, notablement, une boîte complète sur la cathédrale Notre-Dame de Reims, sans qu’il soit possible d’affirmer qu’elle se soit égarée dans la famille Tournassoud ou dans les méandres du Palais-Royal, siège de la SPA, ou des réserves du palais de Chaillot. De plus, des plaques réputées connues sont non localisées après récolement ; certaines apparaissent cassées quand d’autres sont verdâtres, conséquence d’un dégât des eaux. Grâce aux reproductions argentiques et, plus récemment, numériques, et grâce aux plaques doubles conservées au musée Albert-Kahn, il est possible de combler les lacunes et de retisser les liens. Chez Kahn, curieusement, les quantités sont excédentaires par rapport à l’inventaire historique ; la méthodologie présentait quelques déficiences avec des plaques reportées en fin de trains d’inventaire, certaines post-inventoriées des années après quand d’autres ne l’étaient pas du tout, non décrites. Là également, les documentalistes du musée réalisèrent, à partir des années 1980, un long travail de classement géographique et thématique. Quelques bonnes surprises peuvent toujours surgir d’ensembles alors rejetés ou d’amicales donations.
Durant le siècle écoulé, les Autochromes de la SPA endurèrent de nombreux aléas de conservation, que ce soit les plaques prises par Tournassoud ou celles des Beaux-Arts où elles subirent des déménagements successifs dans un désintérêt relatif entre les années 1920 et 1980. Les PDF téléchargeables de cette visite guidée rétablissent les suites inventoriées et on peut, somme toute, se satisfaire de la donation de Mick Micheyl et de l’existence de doubles et de reproductions qui, comme cela se pratique lors des sauvegardes informatiques, permettent de rétablir la mémoire du travail accompli.
Ronan Guinée (chargé du fonds Guerre), 2025
En savoir plus
Accès aux bases
à la MPP :
→ Autochromes SPA sur la base Mémoire
à l'ECPAD :
→ Autochromes SPA sur la base Images Défense
Plus douze Autochromes de Jean-Baptiste Tournassoud remises en 2015 par le Cercle national des armées.
Plus deux autochromes attribuées à Tournassoud ou à Samama-Chikli acquises en 2024 et conservées sous la cote D0508-001.
Plus treize autochromes attribuées à Tournassoud acquises en 2024 et conservées sous la cote D0519-001.
au musée départemental Albert-Kahn :
Livres et articles
- Sur les Autochromes Lumière : Bertrand Lavédrine, Jean-Paul Gandolfo, Ronan Guinée, [et al.], L'Autochrome Lumière : secrets d'atelier et défis industriels, Paris, CTHS, 2009.
- Sur les Autochromes Guerre du musée Albert-Kahn : Véronique Goloubinoff, Ronan Guinée, Anne Sigaud, « Albert Kahn et la Section photographique de l’armée : un échange d’intérêts bien compris », dans Anne Sigaud (dir.) et Valérie Perlès, Réalités (in)visibles : autour d'Albert Kahn, les archives de la Grande Guerre, Paris, Bernard Chauveau, 2019.
- Sur les autochromistes Castelnau et Cuville à Reims : Hervé Degand (dir.), « Reims, tableaux d’une ville en guerre, Paul Castelnau et Fernand Cuville », dans Couleurs de guerre : Autochromes 1914-1918, Reims et la Marne, Paris, Monum, Éditions du Patrimoine, 2006.
- Sur l’autochromiste Cuville : Albane Brunel, « Louis-Fernand Cuville (1987-1927) », dans Images interdites de la Grande Guerre, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Ivry-sur-Seine, ECPAD, 2014.
- Sur les Autochromes de l’ECPAD : Véronique Goloubinoff, « La collection d’Autochromes de l’ECPAD », 2015, consulté le 4 novembre 2024 sur sourcesdelagrandeguerre.fr.
- Sur les évolutions des services photographiques du ministère des Beaux-Arts : Anne Fourestié et Isabelle Gui, Photographier le patrimoine aux 19e et 20e siècles. Histoire de la collection photographique la Médiathèque de l'architecture et patrimoine (1839-1989), Paris, Hermann, 2017.